Coucher du soleil

Text by Heinrich Heine (1797-1856)

Traduit en français par Joseph Massaad 

deutsch


Le soleil si beau
S'est enfoncé calmement dans l'eau;
Les ondes déferlantes sont déjà assombries
De la couleur foncée de la nuit;
Il ne reste que la rougeur crépusculaire
Qui disperse sur elles, toute dorée, sa lumière;
Et la marée qui murmure pousse bien fort
Les vagues blanches vers le bord,
Où elle se hâtent avec un sautillement joyeux,
Pareilles à un troupeau de moutons laineux
Que le jeune berger, avec ses chansons,
Ramène, chaque soir, à la maison.

Que le soleil est joli!
Après un long silence, ainsi parla l'ami
Qui, avec moi sur la plage, se promenant,
Et à moitié mélancolique, à moitié rigolant,
M'assura que le soleil serait
Une belle femme qui aurait épousé
Par convenance le vieux dieu de la mer;
Elle s'en allait heureuse, la journée entière,
Maquillée de pourpre, haut dans le firmament
Et toute brillante de diamants,
Et les créatures de l'univers tout entier
L'aimaient et l'admiraient,
Et elle réjouissait toutes les créatures de l'univers
Par le chaleur de son regard et par sa lumière;
Mais le soir, désolée et contrariée,
Elle se voyait obligée de retourner
Dans la demeure humide, dans les bras désolants
De son époux vieillissant.

« Crois-moi », ajouta mon ami,
Et il rit, soupira, et de nouveau rit,
« Ils consument en bas le plus charmant des mariages!
Ou bien ils dorment, ou bien c'est une scène de ménage,
Tant et si bien qu'en surface la mer s'agite
Et que le marin, dans le bruit des vagues, écoute
Comment le vieux gronde sa douce moitié:
" Grosse putain de l'univers entier,
Rayonnante prostituée!
Tu t'enflammes pour d'autres toutes la journée,
Et la nuit pour moi tu es fatiguée et glaciale! "
Après une telle semonce conjugale,
Bien sûr, le soleil d'habitude si fier,
Éclate en sanglots, et se lamente de sa misère,
Si longtemps et si péniblement, que le dieu de la mer,
Saute soudainement hors du lit, tant il désespère,
Et nage hâtivement vers la surface de la mer,
Pour récupérer sa raison et puiser de l'air.

Je l'ai vu moi-même, la nuit dernière,
Jusqu'à la poitrine, surgir de l’eau en l'air.
Il portait, en flanelle jaune, une jaquette,
Et, d'un blanc de lys, un bonnet de nuit sur la tête,
Et un visage ratatiné. "